06/03/2018
L'espace de la diversité culturelle et religieuse à l'école dans une démocratie de tradition libérale
Les sociétés contemporaines doivent partout faire face à la prise en compte de la différence en leur sein. Cette réalité n'est pas nouvelle mais l'éclatement des modèles identitaires tant chez les majoritaires que chez les minoritaires, la diversité des flux migratoires des dernières décennies ainsi que la mise en cause de l'idéologie assimilationniste (Schermerhorn, 1970; Breton, 1991) rendent plus urgente cette exigence. Les modèles de rapport à la diversité varient selon les pays, à travers une intégration diversement négociée des nouveaux arrivants ou des minorités religieuses et culturelles de plus longue date.
Étant donné son rôle irremplaçable et intensif de socialisation des futurs citoyens de toutes origines et sa position "charnière" entre la vie privée et la vie publique (Parsons, 1955; Bagley et Verna, 1982; Banks, 1988), l'institution scolaire est particulièrement remise en question par la diversification de ses clientèles, de leurs besoins et de leurs attentes. Les demandes de prise en compte des spécificités culturelles ou religieuses s'y multiplient, laissant, la plupart du temps, les gestionnaires et les intervenants scolaires perplexes.
La question du délicat équilibre à trouver au sein des institutions publiques entre la reconnaissance de la légitimité du pluralisme des valeurs et la nécessité de maintenir la cohérence d'une société démocratique touche l'ensemble des sociétés occidentales, comme en témoignent divers conflits idéologiques et sociaux tels les affaires du hijab en France, en Belgique, au Danemark et au Québec, ou du turban et du kirpan sikhs en Grande-Bretagne et au Canada anglais, ainsi que les débats sur la prière publique et l'enseignement de l'histoire aux États-Unis. La réflexion et les pratiques en semblables matières sont toutefois particulièrement développées dans les démocraties de tradition libérale, notamment d'influence anglo-saxonne, lesquelles consentent généralement, en vertu de leur trajectoire socio-historique, un espace plus grand à la diversité culturelle et religieuse au sein de la sphère publique que les modèles d'inspiration républicaine.
En effet, à partir du moment où on rejette les positions extrêmes que représentent l'imposition d'une vision commune par l'État ou le relativisme culturel absolu, la recherche d'un mode de gestion approprié de la diversité au sein des institutions publiques et notamment des institutions scolaires, amène à poser des questions nouvelles. Certaines d'entre elles feront l'objet de nos discussions :
1) Quels sont les fondements de l'obligation de l'État, dans une société libérale, de prendre en compte la diversité culturelle et religieuse dans la gestion des institutions publiques ? Quelles sont les limites de cette obligation, ou pour exprimer cette question différemment, sur quoi repose le devoir de l'État d'imposer des limites à la prise en compte de la diversité ?
2) Quel équilibre doit-on instaurer à l'école publique entre l'exercice de l'autorité parentale, celui des droits de l'enfant et celui des responsabilités de l'État? Quel est ou quel devrait être le rôle de cette institution dans la formation d'une culture civique et l'enseignement d'un curriculum qui tienne compte à la fois de la diversité culturelle et religieuse des enfants et de la nécessité de propager des normes communes ?
Nous croyons que 1 'elucidation de ces questions et des enjeux qui les sous-ten- dent constituent un préalable nécessaire à l'élaboration d'orientations qui pourront aider à la gestion de la diversité dans les institutions scolaires comme, de façon générale, dans les institutions publiques.
Pour éviter tout malentendu, il importe de bien délimiter, d'entrée de jeu, l'objet de nos réflexions. Premièrement, les propositions qui suivent s'inscrivent résolument dans la perspective générale des sociétés démocratiques, qu'elles soient libérales ou républicaines, lesquelles font toujours une place - plus ou moins importante, selon le cas, - aux options, idéologies et croyances diverses de leurs membres. Dans le paradigme démocratique, à l'opposé des systèmes qui tirent leur légitimité d'une instance transcendante (telle la monarchie de droit divin) ou d'une idéologie totalitaire (telle le défunt communisme), l'expression maximale du pluralisme est, a priori, considérée comme une valeur, quitte à ce que la nécessité du maintien de l'ordre public ou de la promotion du bien commun vienne en limiter l'exercice (Barber, 1992). En outre, le nationalisme civique y ayant largement remplacé le nationalisme ethnique, du moins sur le plan normatif, le droit de l'ensemble des citoyens de participer à la définition des orientations de la société et de ses institutions dans le respect du processus démocratique est garanti à tous, quelle que soit leur ancienneté d'implantation. Les personnes qui ont immigré, dans la mesure où elles accèdent, plus ou moins rapidement selon les pays, à la citoyenneté, y jouissent donc des mêmes droits et obligations que celles qui les ont précédées sur le territoire (Carens, 1995). Ce cadre général, celui où s'exerce l'action des gestionnaires dans les institutions publiques des sociétés démocratiques, ne sera pas remis en question. C'est pourquoi les repères dont nous débattons concernent la prise en compte d'une diversité culturelle et religieuse endogène et relativement permanente qui prend aujourd'hui des formes multiples et non les mesures d'initiation à la vie démocratique qu'une société d'accueil peut légitimement vouloir offrir aux nouveaux arrivants. La situation des étrangers en séjour temporaire ne fait pas non plus l'objet du présent article.